Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Vous avez dit Transdisciplinarité ? Les professeurs de lycée ont traduit : enseignants polyvalents … Ils ont subodoré une réforme qui les obligerait à enseigner dorénavant plusieurs matières comme les professeurs d'école…". En quelques mots, l'historien André Burguiére a mis le doigt sur la plaie vive (dans l'article qu'il a consacré à "La Tête bien faite" dans "Le Nouvel Observateur" du 5-11 août 99), cette grande peur académique de l'indivision et de la copropriété des disciplines enseignables.

Tout mais pas ça ! On préfère poursuivre pendant 1000 ans encore la grande querelle ouverte vers 1140 par Hugues de Saint Victor proposant de distinguer les arts libéraux et les arts mécaniques, les savoirs culturels (l'érudition critique) et les savoirs productifs (présumés adaptés aux besoins de l'économie). Quitte à ne guère s'intéresser à l'enseignement de la compréhension que chaque être se forme, en tentant de donner du sens à ses actes dans "le monde de la vie" au sein de "la Terre Patrie" !

Chacun pourtant en convient volontiers, dès lors qu'il n'est pas sous la surveillance vétilleuse des institutions académiques : pour exercer leur intelligence dans les multiples contextes qu'ils rencontreront, les humains souhaitent disposer de connaissances qui les aident à relier et à conjoindre plutôt qu'à séparer et à disjoindre. Qui serait fier de dire "Puisque je ne dispose pas de tels savoirs qui permettraient peut-être de résoudre ce problème grave que je rencontre, je me résigne et je baisse passivement les bras !"

Nous savons bien qu'en pratique, nous chercherons à nous approprier quelques "savoirs reliants", souvent plus fonctionnels qu'anatomiques, qui nous permettront d'agir intelligemment. Pourquoi ne demanderions-nous pas à nos systèmes d'enseignement de nous présenter ces savoirs sous leur forme reliante plutôt que, comme trop souvent encore aujourd'hui, sous leur forme isolée, "spécialisée", dit-on souvent ?

Alors que les développements de la recherche scientifique contemporaine nous livrent tant de connaissances reliantes ? C'est je crois un des très grands mérites de cet essai d'Edgar Morin que de nous faire percevoir, presque incidemment, combien les sciences de la terre, la cosmologie, la microphysique, l'écologie, les sciences de l'homme (et l'histoire en particulier), comme les sciences de la noosphère ("la Noologie ne peut-elle être une science consacrée à la sphère de l'imaginaire, des mythes, des dieux, des idées… ?" p. 58), nous apportent aujourd'hui des savoirs de plus en plus reliants. Des savoirs que chacun peut s'approprier au moins aussi aisément que les savoirs disciplinés et divisés qu'avaient découpés et séparés les disciplines traditionnelles. La chaleur et l'entrain avec lesquels il les évoque en quelques pages sont communicatifs, avivant notre curiosité et le plaisir de le lire.

"En fait ce sont des complexes d'inter-, de poly-, et de transdisciplinarité qui ont opéré et qui ont joué un rôle fécond dans l'histoire des sciences … Nous devons "écologiser" les disciplines, c'est-à-dire tenir compte de tout ce qui y est contextuel, y compris les conditions culturelles et sociales " (p. 136).

Cette " re-présentation " des disciplines enseignables, entendues " éco-auto-organisantes ", passe par quelques méditations épistémologiques et paradigmatologiques qui seront familières aux lecteurs des premiers tomes de "La Méthode" d'Edgar Morin ; il ne peut que les esquisser ici dans les quelques pages qu'il consacre à "la constitution de nouveaux (et souvent très anciens, mais oubliés) schèmes cognitifs réorganisateurs" (p. 132) et à "La Réforme de Pensée", bref chapitre 8 dans lequel il parvient, en douze pages, à récapituler les quelques repères enseignables d'une " Nouvelle Réforme de l'Entendement " : "Un mode de pensée capable de relier et solidariser des connaissances disjointes est capable de se prolonger en une éthique de la reliance et de la solidarité entre humains" (p. 111).

Certes, il nous le disait en achevant en 1991 le tome 4 de "La Méthode", "nous en sommes aux préliminaires dans la constitution d'un paradigme de la complexité… et il s'agit non de la tâche individuelle d'un penseur, mais de l'œuvre historique d'une convergence de pensées" (p. 238). L'entreprise est bien sûr encore en chantier et nous y sommes tous invités.

Mais il me semble que peu à peu nous commençons, pragmatiquement, à entendre cet appel " à travailler à bien penser " : le compte rendu des journées qu'Edgar Morin avait organisées à Paris en 1998 pour le Ministère de l'Éducation sur le thème "Relier les connaissances" (qui, si elles ont suscité les résistances usuelles des conservatismes académiques et corporatifs, ont aussi "permis de montrer la viabilité de (ses) idées" (p. 10)), paraîtra prochainement (au Seuil) nous dit-il. L'ouvrage devrait témoigner de l'un de ces "Nouveaux Commencements" collectifs, prolongeant cette prise de conscience progressive de notre aptitude à "déployer notre pensée…. pour sortir de nos barbaries" (p. 119).

Car enfin, pourquoi nous condamnerions-nous délibérément à nous enfermer dans les artificieuses contradictions que nous nous sommes forgées en arguant de la pureté de la logique linéaire dite scientifique que nos enseignements scolaires ne privilégient que depuis un siècle à peine : "On ne peut pas réformer l'institution sans avoir au préalable réformé les esprits, mais on ne peut réformer les esprits si l'on n'a pas au préalable réformé les institutions". Et "dès lors comment réformer l'école si on ne réforme pas la société, mais comment réformer la société si on ne réforme pas l'école ?" (p. 113-114).

Ces impossibilités dites logiques sont-elles naturelles et fatales ou sont-elles "barbarie de l'humaine raison" ? G. Vico il y a trois siècles, devant la montée d'un cartésianisme intégriste, et E. Husserl en 1935, devant la montée du nazisme, en appelaient à "l'héroïsme de la raison". N'est-ce pas la même inspiration qui suscite aujourd'hui cet appel à une Réforme de Pensée qui nous laisse moins démunis devant les contradictions mortifères que nos sociétés civilisées se sont forgées ?

Ascèse et probité intellectuelles familières, plutôt qu'héroïsme exceptionnel, sans doute aujourd'hui ? Edgar Morin aime nous rappeler ce mot de Pascal : "Travailler à bien penser, voilà la source de la morale" ; n'est-ce pas un propos que nous pouvons entendre et faire entendre dans nos systèmes d'enseignement comme dans nos actes citoyens ?

Entendement qui suscitera peut-être une nouvelle attention aux modes de " re-production " des connaissances que nous mettons en œuvre dans tous nos actes de conception, dans cette " auto-poïèse cognitive " qui fonde " la supériorité de l'architecte le plus médiocre sur l'abeille la plus experte : il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ". Ne pouvons-nous nous approprier ces " sciences de l'ingenium " (G. Vico) que l'on appelait autrefois "les sciences du génie", avant que les sciences de l'ingénierie ne dégénèrent en ancillaires disciplines d'applications de savoirs faits ailleurs sous la pression culturelle du techno-scientisme positiviste ?

Nouvelles sciences de l'ingénierie ou du génie, ou de la conception, restaurant la téléologie et "l'éthique complexe" dans l'acte cognitif du citoyen solidaire et responsable : cette tête bien faite ne devra-t-elle pas être attentive aussi à "cet étrange pouvoir de l'esprit humain qui est de concevoir des formes que l'humanité sait parfois s'approprier" ? En achevant "Tête bien faite", j'ai eu envie de reprendre et de nous inviter à prolonger l'essai que nous proposait il y a quatre ans G. Lerbet, sous le titre annonciateur : "Les Nouvelles Sciences de l'Éducation. Au Cœur de la Complexité".

De Montaigne à Morin, ne retrouvons-nous pas ce passionnant appel "au plein emploi de l'intelligence pour répondre aux défis que nous posent nos cultures disjointes" ? Grâce à eux ne sommes-nous pas mieux équipés mentalement et culturellement pour les aborder ? "La Complexité demande de l'intelligence, encore de l'intelligence, toujours de l'intelligence" concluait, en 1980, le tome 2 de "La Méthode" (p. 446).

Intelligence qui nous incitera, en tressant cette " guirlande éternelle " qu'est "la Réforme de l'Entendement"… et de l'Enseignement, à y insérer discrètement les trois brins oubliés par nos austères constitutions : trois brins que nous livrait, il y a deux ans déjà, un petit livre d'Edgar Morin, auquel nous n'avons pas souvent encore su faire attention : "Amour, Poésie, Sagesse" (Seuil, 1997) illuminent nos vies et ne masquent pas toujours leur émerveillante complexité.

J.-L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.