Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"A chacune de mes visites en Italie au cours des 10 dernières années, que ce soit à Milan, à Padoue, à Pavie, à Rome, à Sienne ou à Turin, j'ai toujours trouvé chez les économistes que je rencontrais, un fort esprit d'innovation et une volonté énergique… de renforcer solidement les fondations empiriques de l'économie… Je crois que l'économie expérimentale (" behavioral economics ") est en bonnes mains dans votre pays…". Ces quelques mots que je traduis en les extrayant de la préface qu'H.A. Simon a rédigée pour ce beau livre (qui reprend les conférences et discussions des "Raffaele Mattioli Lectures", mars 1993), évoquent l'ambiance originale de cette entreprise encore peu familière chez les économistes, de "rencontre des deux cultures", l'anglo-saxonne et la méditerranéenne ! Sommes-nous habitués, par exemple, à lire un texte économique de qualité composé dans une typographie élégante et imprimé sur un superbe papier, comme savent encore les éditer (fût-ce en anglais) nos amis italiens ?

Ce ne sont pas pourtant pas ces considérations historiques et bibliophiliques qui suffisent à inscrire ce riche dossier dans notre bibliothèque des sciences de la complexité, mais les trois articles de H. Simon sur les processus de décision organisationnelle, comme les discussions souvent de qualité proposées par M. Egidi, R. Marris, et quelques autres économistes italiens, qui les accompagnent ou qui les complètent ; les ultimes "réponses" de H. Simon nous valent incidemment quelques mises au point fort bienvenues. Ce dossier enrichit celui que nous avaient livré les précédentes "Rencontres Italiennes" de H.A. Simon "Economics, Bounded Rationality and the Cognitive Revolution" (Ed. E. Elgar, 1992) ; ma note de lecture de ce premier dossier dans le Cahier des Lectures MCX d'avril 93, Lettre MCX n° 17 se concluait par ces mots : "Il nous faudra peut-être alors parler de "Raison Organisante", puisque, ce livre le confirme à nouveau de façon souvent très explicite, réfléchir sur la rationalité de nos comportements individuels et collectifs, c'est aussi réfléchir sur la complexité de l'organisation, qu'elle soit sociale ou cognitive, naturelle ou artificielle." Pour une large part, ce nouvel ouvrage poursuit cette riche réflexion, de façon de plus en plus convaincante me semble-t-il, par l'accent mis sur les références et les matériaux empiriques qui étayent notre "intelligence de la Décision". On comprend mieux en le lisant l'insistance mise parfois par H. Simon à qualifier les fondements épistémologiques qui peuvent assurer aujourd'hui les savoirs de "L'Économique", par le label de "l'Épistémologie Empirique", décrite par un "système observant", plutôt que par celui de "l'Épistémologie Expérimentale" prescrite pour un "système observé".

Sur cette riche palette des arguments que suggère aujourd'hui la modélisation des processus organisationnels de décision, puis-je en privilégier succinctement trois qui me semblent mériter plus particulièrement l'attention du lecteur pensif, attention d'autant plus aisée à activer que les éditeurs ont veillé à insérer un index bien fait (complété par une brève notice autobiographique d'H.A. Simon, et par un large échantillon de son impressionnante bibliographie antérieure à 1994 : un titre sur trois environ) ?

Ce sera d'abord le renouvellement, très bien mis en valeur et interprété par M. Egidi, de notre compréhension des processus d'apprenance organisationnelle ("An insightful survey", écrira H. Simon, p. 177) soulignant la multiplicité des formes que peuvent prendre les "coordinations" dans une organisation évoluante (entreprise ou marché) par la création et le partage (et non la division) des connaissances. Les économistes n'ont pas souvent réfléchi aux conditions de ces exercices d'"action intelligente" par les membres d'une organisation les incitant sans cesse à "repenser leur travail et à reconsidérer leurs compétences" (p. 124). Et pourtant, l'observation des comportements montre que ce type de comportement ne présente aucune des caractéristiques de "l'organisation spontanée hayekienne" que prédisent tant de théories économiques usuellement enseignées.

Ce sera aussi la solide discussion critique et épistémique de l'hypothèse neuro-connexionniste que les logiciens et économistes classiques opposent sans cesse depuis vingt ans au paradigme de la cognition intelligente ("Symbol and Search"), au nom de sa non moins hypothétique plus grande scientificité. L'interpellation que lui adresse R. Viale (p. 156-165) permet à H. Simon de faire en huit pages une mise au point très remarquablement argumentée (p. 179-186). Mise au point que devront désormais lire les économistes et les épistémologues qui aujourd'hui encore, dans la mouvance d'Hubert Dreyfus, consacrent plus d'énergie à nous dissuader de nous référer au paradigme simonien de la rationalité procédurale, qu'à nous proposer quelques nouveaux types d'interprétation des phénomènes complexes tels que les comportements organisationnels. Tant par la solidité de la discussion épistémologique de Gödel à Turing, que par la pertinence des observations empiriques le paradigme simonien s'avère aujourd'hui si manifestement fécond, que l'on s'interroge sur les raisons de l'ostracisme académique dont il est encore victime : sans doute le banal conservatisme et la piètre culture épistémologique des académies scientifiques ?

Ce sera enfin un bref retour sur la conception de la "rationalité procédurale" qu'H.-A. Simon nous propose de méditer depuis un demi-siècle : retour suggéré par un auditeur qui l'invite à commenter deux paraboles qui illustrent les deux conceptions extrêmes de la rationalité de la décision (p. 28-31) : celle de l'ivrogne cherchant la nuit sa clef sous un réverbère alors qu'il sait qu'il l'a perdue devant sa porte… parce qu'ainsi il dispose d'une méthode scientifique assermentée pour résoudre algorithmiquement son problème ; et celle de l'empereur qui veut faire dresser une carte complète de son empire à l'échelle 1/1, persuadé qu'ainsi, disposant d'une information complète, il pourra prendre, fût-ce en tâtonnant, des décisions dont il aura anticipé toutes les conséquences possibles ? Paraboles qui permettent à H. Simon de bien mettre en valeur les deux faces de la rationalité : le contexte et le projet.

1. Elle s'exerce dans un contexte, et toute méthode algorithmique de résolution n'a de légitimité ultime que dans ce contexte.

2. Elle s'exerce en référence à quelque fin souvent intermédiaire mais nécessairement explicitable, en particulier dans la phase "intelligente" du diagnostic (problem finding) : toute description symbolique initiale (la carte ou le modèle) est nécessairement intentionnelle, téléologique, et le processus cognitif de modélisation est aussi raisonné que le processus cognitif de résolution, qu'il soit de type algorithmique ou de type heuristique ("Search").

En reprenant ce livre quelques semaines après une première lecture fort vivifiante, je me dis qu'il constitue peut-être une excellente introduction à toute l'œuvre d' H.-A. Simon, par son caractère agréablement "dialoguant" : d'un commentaire à une répartie, d'une question à une réflexion méditative, au gré des échanges avec ses amis italiens, il révèle en peu de pages, bien des aspects de ses investigations sur la complexité des organisations humaines, qu'il nous faut habituellement explorer pas à pas au fil de son œuvre considérable : en soixante ans, sa bibliographie complète compte plus de 900 entrées, et, il aime le rappeler, son agenda des recherches en cours est toujours bien rempli pour les prochaines années. Il faut savoir gré à nos amis italiens d'avoir su nous le rappeler et de nous aider à cette si plaisante exploration de ce "Labyrinthe sans Minotaure" qu'est son œuvre.

J.-L Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.