Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • La Philosophie américaine, 3° édition (revue et augmentée")

    Date de l'ouvrage : --
    Ecrit par : DELEDALLE Gérard
    - Pragmatique
    Ed. De Boeck Université, Bruxelles et Paris, 1998, 300 pages, ISBN 2-8041-2772-9
    Note de : LE MOIGNE Jean-Louis (Février 2003)

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Lorsque je découvris, en 1993, la dense présentation de "La philosophie américaine" de G. Deledalle dans sa deuxième édition (la première, que j'ignorais alors, avait paru en 1987), j'eus le sentiment très réconfortant que doit connaître le voyageur qui s'égare dans une ville qu'il ne connaît que de réputation, et à qui on remet enfin une carte ou un plan bien dessiné : les quelques repères dont je disposais s'agençaient les uns par rapport aux autres, et chacun devenait ainsi chargé de multiples significations que je n'avais guère perçues jusqu'ici.

Mes lectures d'H.A. Simon m'avaient certes conduit à faire attention aux œuvres de W. James et de J. Dewey, et ma lecture de Dewey avait été possible grâce aux traductions qu'en avait faites G. Deledalle : itinéraire qui me conduisait à découvrir enfin son panorama de la philosophie américaine. Dans le même temps les traductions puis les ouvrages de J.P. Cometti me faisaient découvrir l'œuvre contemporaine de R. Rorty que j'avais quelque mal à relier à mes autres lectures, alors qu'elle me semblait, par bien des aspects, si pertinente pour nous aider à aborder intelligemment les situations complexes que nous rencontrons tous les jours.

J'avais noté, en particulier une des formules de synthèse que G.Deledalle proposait alors pour conclure sa préface à cette seconde édition, formule qui campait succinctement ce que je cherchais... et que je cherche toujours à exprimer : "...Cette philosophie pragmatique de la démocratie qu'un John Dewey a élaborée, où la fin ne justifie pas les moyens, mais où les moyens produisent des fins qui les mettent à l'épreuve... La raison tâtonnante... la raison pragmatique, expérimentale et démocratique, qui est méthode (ni modèle idéal, ni fait empirique), faillible certes, mais persévérante, en marche. Pour aller où ? Elle ne le sait, mais au service des hommes. Telle est l'essence du pragmatisme, inscrite en filigrane dans l'esprit de la philosophie américaine" (p. XVI de la 2è édition, 1993 ; la formule est partiellement reprise dans la 3è édition, p. 276).

Ce panorama de la philosophie américaine (qu'il faut entendre comme on entend la philosophie grecque ou la philosophie orientale, dans son universalité et sa diversité, colorée par une civilisation et non par un quelconque nationalisme), est en quelque sorte "actualisé" par cette troisième édition qui couvre les vingt dernières années (1976-1996). Elle nous donne, en les commentant succinctement, nombre de références encore peu ou mal connues en Europe, au moins pour qui ne fait pas profession de philosophie sans pour autant s'interdire de philosopher ! On regrettera peut être quelques oublis (Je pense au K. Burke de "A grammar of motives", 1969, ou au C. Churchman / E. Singer de "The design of inquiring systems", 1971, comme je pense au N. Rescher de "Methodological pragmatism", 1977, qui à l'époque m'avait aidé à trouver quelques repères bienvenus, et bien sûr à H.A. Simon, "Reason in human affairs", 1983, mais ce "mouton noir" est si souvent encore oublié par toutes les disciplines dans lesquelles il a navigué sans jamais s'y enfermer, que je ne m'étonne plus de cette inattention !) .Mais c'était sans doute le prix à payer pour disposer d'un tableau si dense, et surtout si vivant. G. Deledalle affiche loyalement ses préférences et les argumente autant que faire se peut dans le cadre restreint et contraignant d'un tableau que l'on ne peut aisément retoucher autrement qu'en ajoutant un chapitre ou en retranchant quelques petits paragraphes.

Je confesse que comme je partage l'attention admirative - et nullement exclusive - de G. Deledalle pour la pensée et l'œuvre de J.Dewey (qui publiait son étonnante "Logique, théorie de l'enquête" à 80 ans en 1938, nous léguant ainsi un manuel de logique dont nous allons avoir de plus en plus besoin pour "raisonner dans les affaires humaines"... et en démocratie), je n'ai pas "souffert" des arbitrages auxquels il a dû procéder, et j'ai souvent apprécié la qualité de l'argumentation et de la documentation qu'il nous donne pour éclairer son jugement. Il nous aide ainsi à nous former le nôtre sans vraiment le contraindre.

Il restera bien sûr à rester attentif et à nous abreuver autant que faire se peut aux textes originaux. A l'heure où nous prenons mieux conscience, en Europe, de la complexité et de la légitimité d'une connaissance qui se veut action, faire et savoir s'enchevêtrant, l'expérience américaine de la Pragmatique, paradigme autant que philosophie, nous devient aujourd'hui aussi précieuse qu'intelligible, débarrassée des dogmatismes réductionnistes et quasi - scientistes qui ont si souvent imprégné nos cultures épistémiques tant dans nos enseignements que dans nos recherches scientifiques.

Nous accoutumant, grâce à cette synthèse de G. Deledalle, à méditer C. Peirce, W. James, J. Dewey, ou R. Rorty, nous saurons peut-être plus aisément découvrir "la philosophie... méditerranéenne" de P.Valéry, qui nous est encore, hélas, aussi peu familière que "la philosophie américaine" !

J.L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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