Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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L'interdisciplinarité redeviendrait-elle un bon thème éditorial ? Il y avait eu, en 1992, "Entre savoirs : l'interdisciplinarité en actes" (Editions Erès. Cf. Cahier des Lectures de La Lettre MCX n° 17, avril 1993) suscité par l'UNESCO ; puis il y eut, l'an dernier "Disciplinarité inter et transdisciplinarité, guerre et paix entre les sciences", édité par "La Revue du MAUSS", (n° 10, 1997). L'EHESS entre à son tour dans la danse, en consacrant un numéro de sa revue "Le genre humain" aux "Interdisciplinarités" : le pluriel bien sûr importe ! Pour qui garde un souvenir ému de la grande étude conduite par l'UNESCO sous la direction de J. Piaget dans les années 65-70 ("Tendances principales de la recherche...", Mouton-Unesco Editeur, Paris, 1970, 987 pages !), les progrès de l'interdisciplinarité dans nos cultures et nos pratiques scientifiques sembleront pourtant bien lents. Depuis 20 ans, elles ne l'ont guère assimilée, se satisfaisant des mêmes vœux pieux et des mêmes mises en garde en appelant à la prudence ! Peut-être faut-il accepter ces lentes incubations dans nos cultures ? Ou s'interroger sur la force des anti-corps institutionnels et corporatifs qui suscitent encore des réactions efficaces de rejet ? L'intérêt des articles que rassemble ce nouveau dossier est sans doute davantage de nous permettre d'évaluer l'intensité de ces résistances que de comprendre comment nous pourrions nous libérer de ce carcan idéologique qui oppresse notre intelligence. "Hors de la — et des — disciplines, peut-il y avoir "Ordre et Progrès" ?" Tant que les institutions d'enseignement et de recherche scientifiques convaincront les citoyens que la réponse à la question du Positivisme est : "non", l'interdisciplinarité restera un thème éditorial et une incantation pour citoyens découragés. Jean Petitot nous le dit cyniquement ("objectivement", croit-il !) pourquoi : "Le pouvoir de la science (disciplinée par la modélisation mathématique), phénomène social total, est dû à son inimaginable réussite : même si nous sommes habitués à ce miracle permanent, nous ne devons pas le banaliser" (p. 94) : c'est parce qu'elle a réussi depuis deux siècles, (bien moins quand même que "la science primitive") aux yeux des techniciens, que la science fragmentée en monodisciplines doit survivre ! Le projet annoncé de ce riche dossier pouvait mettre l'eau à la bouche du lecteur s'interrogeant sur "la pertinence de l'évidence a priori des approches monodisciplinaires" (E. Farge, l'animateur de ce dossier pardonnera-t-il cette inversion de son propos qui est de "pointer... la non-évidence de la pertinence a priori des approches interdisciplinaires ?" p. 123) : "Plaider, nous dit J.-M. Lévy Leblond, pour une forme d'épistémologie pratique qui ne se limiterait pas à d'abstraits débats théoriques sur les critères de scientificité, mais tenterait de comprendre les rapports effectifs "sur le terrain", entre les différents types de savoir".

Mais ces études de terrain seront peu nombreuses et souvent des récits d'échecs : la fabrication d'un logiciel de commande optimale du chauffage des bâtiments aboutit à un échec exemplaire... mais l'interdisciplinarité ne sera sans doute que le bouc émissaire ? : dans "commande optimale", il y a critère unique et stable... et avant de se lancer dans la programmation d'un logiciel onéreux, on pouvait être certain que ce critère n'existait pas ! : ce qui n'enlève rien à l'intérêt de l'étude de cas de V. Rabeharissoa, mais qui conduit à se demander si sa conclusion, "ne pas prendre l'interdisciplinarité pour acquise" est, ou n'est pas, dépendante de l'échec commercial du produit logiciel dont elle narre l'histoire).

D'autres études seront plus convaincantes, mais toutes sur le même modèle : le sociologue, le démographe ou le juriste empruntent aux mathématiques contemporaines une théorie à la mode (fractals, logique floue, etc.) et s'attachent à "l'appliquer", souvent avec bonheur, dans leur discipline favorite, en montrant qu'on peut élaborer ainsi de façon heuristique des interprétations plausibles qui méritent l'attention.

Mais ce sont les études spéculatives qui retiennent l'attention : l'article de S. Moscovici rappelle avec mélancolie "qu'il avait essayé de montrer, dans un livre déjà ancien (1968 !) dont (il est) persuadé qu'il est toujours actuel, pourquoi la science est "constructrice" de nature... Le but fondamental de la science... est l'invention" (p. 22). Mais vingt ans après, il observe que "l'on se trouve dans une situation qui va... contre toute approche interdisciplinaire" (p. 28) : ce n'est pas lui qui remontera le moral du lecteur pensif !

Le gros article de J. Petitot, impressionnant par la riche culture de son auteur, est plus désespérant encore : sous le titre "Nature et enjeux de la modélisation", il va d'abord nous assurer, sans preuve, qu'il n'est de modélisation que mathématique (bien que toute mathématisation ne soit pas toujours modélisation !, p. 75), et que "segmentation, catégorisation, typicalité... sont d'ores et déjà devenues des phénomènes naturels... susceptibles de modélisation physico-mathématique", p. 90 : ne sont-ils pas passibles d'autres modes de représentation symboliques, discursifs, graphiques,... et sont-ils "vraiment naturels" ? L'autorité du magistère doit suffire à vous convaincre ! Pourquoi la science devrait-elle seulement "expliquer et maîtriser" (p. 91) ? Pourquoi "le rôle éthique et civique de la science (aurait-il) toujours été de "désenchanter" le réel" ? Il cite H.A. Simon qui ne dit pas "désenchanter d'abord pour réenchanter ensuite par une (discutable !) explication", mais : "La science ajoute aux merveilles de l'apparence". Et, pour convaincre, il se fabrique un ennemi imaginaire qu'il déclare "non viable" : "les constructivismes rationalistes" (c'est quoi ?) qu'il agrège aux "dirigismes bureaucratiques" (p. 98) : le procédé n'est-il pas plus polémique que scientifique ? "Rien de plus grave que de se tromper de causalité" (p. 99), conclut-il : mais à quoi reconnaît-on l'erreur ? Quand il nous dit que la cause de la crise contemporaine (et plus particulièrement française !) est "l'inculture scientifique des citoyens", ne peut-on lui demander s'il ne se trompe pas de causalité ? Et si c'était l'inculture épistémologique des scientifiques, inattentifs à la légitimité et à la valeur des connaissances qu'ils produisent... en se faisant payer ?

Que l'on m'entende bien, le texte de J. Petitot, comme les autres articles de ce dossier, sont de bonne qualité et nous aident à réfléchir. Mais cette entreprise collective est trop peu critique et trop peu exposée à la critique, pour qu'on y trouve autre chose qu'un "état" de la culture épistémique de la corporation scientifique française... et peut-être seulement parisienne ? Ne devrait-on pas, pourtant, les remercier ? Et si, à leur insu peut-être, ils relançaient nos réflexions collectives, devenues résignées et fatalistes, sur la production réfléchie des "connaissances valables" que génère "l'aventure humaine..., aventure infinie de la science" ?

J.-L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.