Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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En étudiant il y a quelques mois le livre manifeste d'Ilya Prigogine, "la fin des certitudes" (Ed. O. Jacob, 1996), j'étais surpris de noter l'attention que cet éminent physicien contemporain accordait à la pensée de W. James : que l'œuvre - apparemment presque oubliée en France - de ce philosophe de l'empirisme radical et du pragmatisme intéresse une des plus audacieuses réflexions épistémologiques contemporaines pouvait sembler étonnant, d'autant plus que rares sont encore les chercheurs et les philosophes des sciences de langue française qui s'y réfèrent. Certes W. James (1842-1910) était américain et son premier grand ouvrage publié en 1890 traitait des "principes de la psychologie" : ... tant d'autres psychologues éminents ont occupé depuis le devant de la scène, de Freud à Piaget ! Pourtant H. Bergson ou P. Valéry l'admiraient, et son influence sur la pensée d'H.A. Simon différenciant la rationalité délibérative du rationalisme déductif, est explicite et manifeste. Ce qui m'incitait à lire cet étonnant et attachant penseur... et ce qui me conduisait à m'étonner de la difficulté d'accès à ses ouvrages traduits en français : la plupart furent pourtant traduits entre 1901 et 1916, mais ils sont aujourd'hui introuvables sauf en de rares bibliothèques.

Curieux phénomène, me disais-je, que celui qui veut que les penseurs que l'on cite volontiers comme sources des "épistémologies non cartésiennes" (pour parler comme G. Bachelard) ne puissent être aisément disponibles sur la table de l'honnête homme de langue française : les éditeurs sont-ils si frileux ? Pyrrhon, que lisait Montaigne, vient seulement d'être réédité (via Sextus Empiricus et P. Pellegrin, Seuil, 1997 : cf. le Cahier des Lectures n° 16) ; les oeuvres de G. Vico, que lisait Michelet, ne sont accessibles que dans des éditions partielles (La Science nouvelle, Gallimard TEL, 1993, déclare traduire l'édition de 1725 alors qu'il s'agit de "L'intégrale" de 1744, elle-même fort bien retraduite en français il y a longtemps, chez Nagel ; les Cahiers de Léonard de Vinci (Gallimard TEL)) qui inspirèrent P. Valéry ne sont disponibles que dans une vieille traduction de l'anglais E. Maccurdy qui ignore les dessins et figures qui accompagnaient l'original ; etc.

Aussi faut-il se féliciter de l'initiative modeste et prudente de D. Lapoujade présentant dans une petite édition de poche la contribution fondatrice de W. James à ce que l'on pourrait appeler une "épistémologie empirique" (le mot est de H.A. Simon) ou une "épistémologie pragmatiste" si le mot "pragmatisme" n'était disputé entre philosophes, linguistes, psychologues et politologues (W. James parlait alors de "perspectivisme"). En attendant que nous disposions des textes originaux, cette présentation campe une présentation de l'empirisme radical et du perspectivisme qui s'avère fort utile pour éclairer nos réflexions contemporaines : "L'épistémologie est évidemment inséparable de la pratique dans laquelle elle nous engage - connaître c'est savoir comment agir sur une réalité d'après une idée..." (p. 82).

Le procès d'intention en "relativisme" (satanique) que les orthodoxes (ou les "absolutistes") font aujourd'hui encore aux épistémologies constructivistes, était déjà en vogue du temps de W. James, qui rappelait fort sagement : "Il ne s'agit pas de dire que "tout est relatif" mais que toute vérité est inséparable du point de vue de qui l'énonce. C'est à cette seule condition qu'un énoncé a un sens : le perspectivisme n'est pas relativiste, il renvoie à une fonction d'interprétation" (p. 52). Sur "le besoin du possible", sur la dialectique de la croyance et de la confiance (convention), sur la formation de la connaissance en réseau ("de proche en proche, morceaux par morceaux, sans que ces morceaux convergent en unité finale... Lignes raccordant des expériences, réseaux indéfiniment constructibles..."), ... autant de thèmes parmi bien d'autres qui retiendront volontiers notre attention aujourd'hui. Sans doute regrettera-t-on que D. Lapoujade soit passé trop vite sur la conception de la rationalité procédurale et délibérante chez W. James ? Peut-être la présentation du "néo-pragmatiste" contemporain R. Rorty est-elle un peu trop caricaturale (bien que les lignes citées (p. 123) soient en effet surprenantes !). Et l'absence de liens entre les réflexions connexes de deux autres "pragmatistes" américains non moins célèbres, C. Peirce et J. Dewey, complique la tâche de l'interprète. Mais D. Lapoujade nous fera valoir qu'il ne disposait que de 126 petites pages !... Remercions-le plutôt de nous donner quelques premières clefs utiles pour enrichir notre "intelligence du faire" et éclairer nos déambulations dans le labyrinthe du "savoir pour faire et du faire pour savoir".

J.-L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.