Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Administrative Behavior" est un phénomène exceptionnel : peut-on citer un autre ouvrage scientifique qui, publié en 1947, soit régulièrement réédité (sans modification et avec quelques additions) pendant 50 ans (en 1957, 1977 et 1997), traduit dans presque toutes les langues (en français en 1983, version tronquée de la 3e édition, 1977) et qui, ayant justifié l'attribution du Prix Nobel d'Economie à son auteur (en 1978, "pour sa recherche sur les processus de décision dans les organisations"), puisse être tenu, cinquante ans après, pour le document scientifique de référence pour toute recherche, tout enseignement sérieux dans le domaine des organisations sociales (les sciences de l'organisation et des processus de décision organisationnelles) ?

Ceci alors que dans ces cinquante dernières années, le monde a passablement changé ! (En 1947 - et a fortiori en 1945, année de publication de la thèse dont ce livre est issu - les premiers "computers" apparaissaient à peine).

L'argument pourrait suffire : un tel ouvrage, réédité un demi siècle après avec quelques nouveaux commentaires de son auteur dont l'activité et la vitalité à 80 ans réjouissent tous ceux qui l'approchent et lisent ses travaux récents), mérite d'autant plus l'attention que son sujet - les organisations humaines (entreprises, administration,...) et leurs comportements - concernent pratiquement tous les citoyens de la planète : même si l'on ne fait pas profession de les étudier, on ne peut guère les ignorer tant elles affectent notre vie quotidienne.

Je crains pourtant qu'il ne suffise pas à susciter l'attention des lecteurs francophones, sans doute parce que, sur ce sujet, tant d'auteurs, universitaires et consultants, cherchent à se forger quelque notoriété éditoriale qu'ils n'apprécient guère qu'une œuvre monumentale puisse leur faire de l'ombre ! Certains avaient même, il y a quelques années, retrouvé une parade classique : faute de pouvoir l'écarter, faisons bruyamment son procès en l'accusant de mille horreurs qu'il n'a jamais écrites ou dites, mais que l'on peut fustiger en se donnant bonne conscience. Si, ce procès d'intention fait, ces bonnes âmes académiques avaient proposé, en réaction, quelques contributions nouvelles, pertinentes et argumentées à nos théories de l'organisation et de la décision, on leur pardonnerait : même outrée, la critique aurait pu être source de créativité scientifique. Mais hélas, il n'en était rien ! On se faisait une réputation en montrant qu'on osait critiquer un prix Nobel... et en dissimulant le fait qu'aucune de ces critiques ne pouvait être sérieusement argumentée par quelques citations authentiques.

Ces disputes, observera H.A. Simon provenant soit des économistes dits classiques ou orthodoxes, furieux de voir un économiste se référer à d'autres paradigmes que le leur, soit des psychosociologues furieux de voir entrer dans leur corporation un collègue qu'ils n'avaient pas assermenté et qui établissait quelques propositions sérieuses qu'ils n'avaient pas su établir. Le processus est certes fréquent à l'égard des novateurs, mais puisque la parution de cette "édition du cinquantenaire" nous donne une opportunité pour en prendre conscience, pourquoi ne pas en profiter pour prendre conscience des effets pervers de ce traditionnel conservatisme académique... et pour bénéficier d'une opportunité de réactualisation de nos cultures ?

Un des avantages de l'exercice tiendra en sa concision : H.A. Simon a organisé cette "4e édition complétée" de façon pragmatique : plutôt que d'ajouter, dans une "2e partie" quelques articles publiés depuis qui développaient tels ou tels chapitres initiaux (ce qu'il avait fait pour la 3e édition de 1977), il a re-rédigé des "commentaires" sur chacun des onze chapitres de l'édition originale, en les plaçant immédiatement après le chapitre concerné. Si bien que ces onze "commentaires" (au total une centaine de pages "nouvelles") synthétisent l'essentiel des arguments "nouveaux" perçus importants aujourd'hui par l'auteur : si, comme moi, vous êtes quelque peu lassé par le verbiage des milliers d'auteurs qui publient depuis 50 ans sur l'organisation et la décision, vous trouverez dans ces commentaires une sorte de "noyau dur" qu'il importe de considérer lorsqu'on s'intéresse à l'évolution des théories de l'organisation et de la décision au fil d'un demi siècle marqué par leur informatisation.

Bien sûr, ce faisant, vous repérerez peut-être quelques autres arguments que vous tenez à la réflexion pour importants et sur lesquels à votre gré, H.A. Simon n'insiste pas ou pas assez : bonne occasion pour les identifier ! Pour ma part, ce sont surtout les arguments relatifs au caractère auto-éco-ré-organisateurs des processus décisionnels et informationnels que je serais aujourd'hui tenté de mettre davantage l'accent. H.A. Simon ne les conteste pas, mais il ne les développe peut-être pas assez, par crainte peut-être de leur réduction précipitée au modèle biologique souvent sous-jacent.

Mais c'est surtout à la composition de ce "noyau dur" révélé par les onze commentaires enchâssés dans les onze chapitres de ce livre (que je découvrais pour la première fois en 1971, dans l'édition de 1957 donc), que l'on a envie d'être attentif. Chacun à nouveau fera son miel de l'exercice. Si l'on me demandait quel est l'argument le plus important que j'en retiens aujourd'hui, alors que je viens de reprendre cette lecture chaque fois renouvelée, je proposerais je crois le suivant... qui est au cœur du "Programme Européen Modélisation de la Complexité" :

"La question centrale est celle de la représentation : comment l'organisation se voit-elle elle-même (p. 328)... La structure d'une organisation est elle-même la représentation des tâches que l'organisation a été conçue pour exercer (p. 124). La formulation d'un problème est elle-même une activité de résolution de problème (p. 125)... et différentes représentations du problème produiront différentes propositions de solution...".

Mais l'exercice est décidément trop difficile : il est tant d'autres idées que je voudrais maintenant également citer !... Je ne peux qu'inviter à relire les réflexions de ce chercheur de 19 ans qui en 1935, en stage a la mairie de Milwaukee (Wisconsin) écrivait un rapport sur les difficultés d'organisation que rencontrait le service des parcs et jardins hébergeant un centre de loisirs pour les jeunes scolaires de la ville !... (Rapport non publié, dont H.A. Simon cite ici une page, p. 289). A moins que je n'invite les manageurs qui sans cesse veulent "faire simple" ("parce que les gens comprennent lentement", disent-ils) à relire cette "évidence" : "La clarté n'implique pas nécessairement la simplicité" (p. 84) !...

J.-L. Le Moigne.

P.S. : Dans ses développements sur la rationalité, H.A. Simon cite volontiers "Logique, la théorie de l'enquête" que J. Dewey avait publié en 1938. La "logique" de Dewey fut traduite en français en 1963 (réédition PUF, 1993 : cf. ma note de lecture dans "Le Cahier des Lectures MCX" n° 6, Lettre MCX n° 18, novembre 1993) : j'ai ainsi été incité à réouvrir ce livre : quel dommage pour nos cultures qu'il soit encore si méconnu en France ! Pourquoi les enseignants de logique ne substitueraient-ils pas J. Dewey à B. Russell dans leurs cours et leurs traités ?

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.