Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Si l'on me demandait de désigner le seul ouvrage que l'on pourrait sauver de l'autodafé de notre bibliothèque des sciences de la complexité qu'exigerait "le Grand Simplificateur" (ivre du pouvoir que lui vaudrait l'asphyxie d'une Démocratie ne s'interrogeant plus sur le sens de ses propres projets), je désignerais sans hésiter cet étonnant et inclassable ouvrage collectif : "Artisans de Démocratie". Pour nous donner une chance de restaurer la démocratie, bien sûr, mais aussi pour nous permettre d'être enfin attentifs à la "faisabilité" de l'action réfléchie en situation complexe, fût-elle dramatiquement complexe. Ce pari surprendra peut-être le lecteur de bonne foi qui aura du mal à repérer sur les rayons des librairies cet ouvrage d'apparence modeste, publié par un éditeur qu'ignorent presque les grands médias et les institutions scientifiques : le travail et l'action sociale ne sont pas encore des disciplines prestigieuses pour nos académies ! Le sous-titre du livre conforterait peut-être ce lecteur dans sa dubitation : "De l'impasse à la réciprocité : comment forger l'alliance entre les plus démunis et la société ?"

Et pourtant la science, la politique, et la politique scientifique sont concernés au premier chef par cet étonnant ouvrage collectif : la diversité et la crédibilité manifeste des témoignages accumulés (des histoires de réussite la où on attendait des lamentations désespérantes), la pertinence critique de leur discussion, et l'effort permanent pour les mettre en perspective, les interpréter dans leur contexte et en inférer des leçons ou des propositions tant pragmatiques qu'épistémologiques, font d'"Artisans de Démocratie" un ouvrage relevant manifestement de tous ces domaines ici inséparables. E. Morin propose de parler alors de "politique de Civilisation" : Ce livre est une contribution pratique ET théorique à l'élaboration d'une "politique de civilisation" (E. Morin).

On a sans doute repéré son origine en notant le nom de son éditeur : les auteurs sont aussi des volontaires d'"ATD QUART MONDE", et ils nous livrent ici quelques bribes de l'expérience réfléchie de cette exceptionnelle aventure "réussie" (au moins en ceci qu'elle n'a pas encore échoué !) : Chacun, aujourd'hui, reconnaissant ce nom, sait aussi qu'il vit dans une société qui cherche à ignorer l'extrême pauvreté qu'elle porte en elle ; ne peut-elle "nouer cette alliance entre ceux du dedans et ceux du dehors,… rétablir la dignité de tous… et redonner sens à la mission des institutions" ?

"Pourquoi introduire ces douze histoires alors qu'elles parlent d'elles-mêmes ?… Pour entreprendre cette recherche sur la manière dont le Mouvement ATD Quart Monde permet à la société de rejoindre les plus pauvres dans le combat contre la misère, le Professeur Rosenfeld et moi-même avons choisi de recueillir les histoires de personnes ayant réussi à mobiliser une de leurs communautés ou de leurs institutions contre la grande pauvreté. De tels témoignages seraient une base pour découvrir et faire émerger une démarche d'action, un moyen de la faire comprendre et de créer une brèche dans le fatalisme ambiant vis-à-vis de la grande pauvreté et de l'exclusion. De telles réussites font réfléchir : le citoyen, le professionnel, l'institution peuvent jouer un rôle dans la persistance ou la disparition de la grande pauvreté… L'humanité ne doit-elle pas apprendre à éradiquer exclusion et misère comme elle a su éradiquer d'autres fléaux qui la défiguraient ?…" (B. Tardieu, p. 22).

"A la fin de ce travail, je suis resté fasciné à la fois par la démarche d'apprentissage à partir des actions réussies et par son résultat... Le fait de tirer des leçons des réussites et d'en distiller un savoir pour l'action peut être véritablement utile aux praticiens professionnels ou simples citoyens, dans leur quête de justice…" (J.M. Rosenfeld, p.15).

Ces douze histoires nous sont souvent presque familières : chacun connaît l'Education nationale, l'EDF, le tribunal ou le menuisier voisin… Ces "réussites" nous disent les permanentes capacités d'invention rendues possibles par "le changement de regard" (ou de paradigmes de référence) : "la stratégie inventive, chemin faisant", est ici, à chaque instant visible. Stratégie qui va jusqu'à concerner sans timidité nos systèmes d'enseignement et de recherche : "le savoir des pauvres atteint professionnels et scientifiques" (chap. 12). J'en suis venu à comprendre, premièrement, qu'il existe une chose qui s'appelle l'invention sociale ; deuxièmement, que le rôle du travailleur social est de travailler avec ceux dont personne ne veut… ; troisièmement, qu'une connaissance que j'appelle aujourd'hui "connaissance utile à l'action" (D. Schon 1983/1996) peut être développée sur la base des histoires de réussites… ; quatrièmement, que la théorie est plus utile pour décrire que pour prescrire…." (J. Rosenfeld p. 239).

La brève conclusion de B. Tardieu décline sous quelques faces le titre de l'ouvrage "Artisans de Démocratie" : "L'invitation à la réciprocité" (p. 256), "expérimenter l'apprentissage réciproque" (p. 267), "créer la relation politique entre les exclus et les institutions de la démocratie " (p. 269), "forger un autre langage" (p. 275), "penser l'action à partir de l'autre : inventer ensemble" p. 279), "politique de l'action : penser le contexte " (p. 282)… Je crois que le mot "complexité" apparaît une seule fois dans tout l'ouvrage (dans le post-scriptum qui résume les notes que le Pr. D. Schön avait préparées pour un dernier chapitre, que sa mort, en septembre 1997, ne lui permit pas d'achever), mais il me semble qu'il constitue une illustration convaincante des pratiques autant que des théories de "la modélisation de la complexité, chemin faisant". Ne devons-nous pas dès lors le trouver au coeur de notre vivante bibliothèque des sciences de la complexité ?

J.-L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.