Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • L'action sociale collective en collège ; les ressorts de l'innovation dans un établissement scolaire

    Date de l'ouvrage : --
    Ecrit par : JOUFFRAY
    Travail Social
    Editions L'Harmattan. Paris, 1997. 256 pages.
    Note de : LE MOIGNE Jean-Louis (Février 2003)

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Le projet qui inspire ce livre original est à la fois généreux et pertinent : "Une assistante de service social dans les collèges, confrontée au problème de l'échec scolaire (échec de qui ? Un jeune, un collège, l'institution ?...) ... se lance dans l'aventure... en suscitant et animant une action sociale collective : "P.R.C., Pour Réussir au Collège, dont l'objectif était de faire travailler ensemble des membres de la communauté éducative en vue de l'adaptation et de la réussite des élèves de sixième dans deux collèges"" (p. 7). Riche de cette expérience, "innovation pédagogique et organisationnelle", considérée comme une réussite, (et qui s'est pérennisée), elle va s'efforcer de transformer pour nous ce faire en savoir, pour mieux comprendre le sens de son action et pour tenter de la théoriser assez pour qu'elle soit communicable. Entreprise plus que sympathique, attachante et même importante, caractéristique des interventions en situations complexes que l'on rencontre si souvent et pour lesquelles les repères les plus familiers manquent presque tragiquement. Il suffit de rappeler que ces assistant(e)s de service social ne relèvent pas de la hiérarchie du collège et doivent agir simultanément dans deux ou trois collèges différents et distants, pour souligner la complexité des fonctions de ces médiateurs qui appartiennent... et n'appartiennent pas... à la communauté éducative d'un collège !

Exercice difficile aussi parce que son auto-évaluation est elle-même sans repères sérieusement pré-légitimés autres que les repères académiques classiques... lesquels vont rarement s'avérer adéquats. Certes l'auteur partait d'une expérience québécoise déjà "rodée" et elle disposait ainsi d'un argument de "plausibilité" pour convaincre de la légitimité de son initiative. Mais, pour l'essentiel, il lui fallait "construire son chemin en marchant". Le lecteur attend donc le récit de ce cheminement, le journal de bord de l'expérience, les traces des hésitations, des difficultés, des réorientations,... traces à partir desquelles chacun pourra méditer et s'efforcer de transformer un peu "ces faire en savoirs qui enrichiront nos prochains faire...". Sans doute est-ce cette attente qui expliquera ma petite déception de lecteur ? Les quelque 40 pages qui vont narrer l'expérience sont fort brèves et bien peu narratives : un compte rendu de mandat, aussi "objectif" que possible, plutôt qu'un journal de bord. L'auteur en un réflexe de pudeur, sans doute compréhensible (d'autant plus que la protection de l'anonymat ne doit pas valoir pour les acteurs concernés), et me semble-t-il aussi, un réflexe de crainte : il lui fallait faire de "l'académique" pour être recevable !... Ce qui la conduira à faire appel au concours d'un universitaire qui fera de son mieux pour évoquer à son attention les quelque 150 auteurs en psychosociologie et en théorie des organisations, susceptibles d'avoir plus ou moins forgé les concepts auxquels elle pourrait faire appel pour présenter l'interprétation de son expérience dans le moule académique requis par les usages. Auteurs si nombreux qu'elle n'a pu tous les lire soigneusement, ce qui l'a contraindra à nous infliger quelques 120 pages de "détours théoriques et méthodologiques" que l'on voudrait ne pas discuter ici à l'aune des critères académiques classiques (je m'autorise une exception... à titre d'auto défense personnelle : "Le modèle constructiviste de Le Moigne se situe au confluent de la science des systèmes et de la psychosociologie", p. 136. Je conteste bien sûr l'idée même d'un "modèle constructiviste", qui réduirait tristement un paradigme épistémologique fondateur au rang d'un article vendu au rayon "modèles" d'un supermarché ! Et je ne me sens en aucune façon "réduit" à la confluence quelque peu incongrue et exclusive de la systémique et de la psychosociologie !!). L'objectif de cette trop longue et peut-être inutile deuxième partie étant d'introduire les concepts... utiles mais incidents... de mémoire organisationnelle et de carte cognitive des acteurs. Concept de carte cognitive qui servira, dans une dernière et trop brève partie, de grille de lecture pour interpréter les comportements de quelque 28 acteurs engagés dans le PRC, en "visant le repérage de leurs mots clefs" (p. 179), ceci afin de mettre en évidence les différentes "cultures" qu'on rencontre dans ce collège... lesquelles ne nous permettront pas aisément de comprendre la formation des comportements ayant suscité cette "action collective" contre l'échec scolaire... ou plutôt... "pour la réussite au collège" (glissement sémantique délibéré a priori fort pertinent). L'exercice permet de renouveler la réflexion sur le système scolaire en le présentant en termes organisationnels et pas seulement en termes pédagogiques traditionnels. Ce mérite n'est pas mince et on souhaite à la fois le souligner et le réfléchir... chemin faisant.

Sur les pistes peu fréquentées, que la neige fait parfois disparaître, les voyageurs veillent à ajouter quelques cailloux sur des petits tas de pierres qui jalonnent le chemin... Peu à peu ainsi, la piste devient plus aisément repérable. j'aime comparer ce livre à un de ces cailloux : il contribue à former quelques uns des repères que nous cherchons pour dessiner nos pistes dans l'exercice si difficile encore par lequel nous transformons nos faire en savoirs et nos savoirs en faire... Ainsi nous apprenons, pas à pas, à le pratiquer : une pragmatique de la complexité.

J.-L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.