Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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André Gorz nous aura prévenus dès l'introduction de la teneur du message qu'il souhaite nous adresser : "Il faut apprendre à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent. Il faut vouloir s'emparer de ces chances, s'emparer de ce qui change. (…) Il faut vouloir la mort de cette société qui agonise afin qu'une autre puisse naître sur ses décombres" (p. 11). Cela nous rappelle forcément quelque chose ! Outre qu'il est une forme de clin d'oeil adressé post mortem à Karl Marx et à ses justifications "scientifiques" des nécessités de la révolution pour dépasser un capitalisme moribond, cet essai se situe parfaitement dans la lignée de ceux qu'André Gorz a déjà publiés ces dernières années - on pense notamment à "Métamorphoses du travail".

Peut-être se prête-t'il ainsi un peu trop facilement à la critique… N'y lit-on pas encore et toujours un message du type : "le capitalisme a inventé le " travail " et le " chômage " qui lui est inexorablement associé, mais le capitalisme supprime en même temps le volume de ce travail et débouche ainsi sur " l'horreur économique ", il faut donc dépasser le capitalisme et ses contradictions internes, et créer une société dans laquelle le travail socialement nécessaire et aliénant sera réduit au strict nécessaire, en libérant ainsi du temps pour les multiples activités qui sont tout autant (voire même plus) indispensables à la réalisation et à la dignité des être humains" ? Incontestablement ! André Gorz ne se laisse-t'il pas, une fois encore, fasciner par ce que d'aucuns considèrent comme les "vieilles lunes" du marxisme, par sa vision manichéenne et réductrice d'un monde dans lequel le capital aliénerait le travail pour le compte d'une classe sociale de plus en plus inutile mais de plus en plus accrochée à ses privilèges, et prête à tous les stratagèmes (dans ce livre, l'auteur explique par exemple que les capitalistes auraient eux-mêmes détruit les bases du fordisme qui devenait un système ingouvernable - Mai 1968 serait l'illustration typique de cette "crise de gouvernabilité" inhérente au fordisme -, afin d'obtenir plus aisément de l'État et des salariés ce qu'ils désiraient, en utilisant notamment le chantage à l'emploi) pour les préserver et les accroître ? Assurément ! Ne finit-il donc pas ainsi par se répéter sans se renouveler ? Certains pourront le penser, et cette critique ne serait sans doute pas totalement dénuée de fondements…

On pourra pourtant éprouver un réel plaisir à lire, voire même à relire cet ouvrage - aussi solidement argumenté, illustré et cultivé que les précédents, ce qui en agrémente largement la lecture -, car il présente au moins deux sources majeures d'intérêt. Primo, les analyses d'André Gorz procèdent d'un état d'esprit général pour le moins rafraîchissant - presque indispensable par les temps qui courent -, qui consiste à penser que le "réalisme" et le "pragmatisme" invoqués par ceux qui voudraient nous faire accepter le système en l'état ne sont pas des raisons suffisamment pertinentes pour faire barrière définitivement à l'imagination et à la réflexion critique, pour nous empêcher "d'inventer des sociétés neuves" comme le disait François Perroux ! Admettons que nous soyons aujourd'hui dans une situation où l'économie fonctionnerait plutôt bien, mais où les citoyens ne sauraient plus très bien à quoi cela pourrait servir, où ils souffriraient d'un certain nombre de conséquences sociales de ce bon fonctionnement économique - et tout particulièrement du fait que le travail nécessaire au fonctionnement de ce système soit à la fois aliénant, réducteur et trop rare pour servir de clé à l'insertion sociale des individus - : dans un tel cas de figure, qui devrait-on qualifier d'utopiste ? Ceux qui cherchent à redonner du sens à la vie, au travail, à l'économie en ayant recours à l'imagination ? Les utopistes ne sont-ils pas plutôt ceux qui font appel sans cesse au "réalisme", quitte à appauvrir le sens de la vie économique et sociale dans nos sociétés contemporaines ? André Gorz retourne ainsi l'argument facile de l'utopie contre ceux qui l'utilisent généralement : "ce qui se met en place autour de nous est une utopie au sens étymologique du terme : une sorte de déréalité réelle (…), de monde dématérialisé, acentré, (…) aliéné au besoin des sens de se construire en construisant par un travail toujours inachevé une réalité qui s'oppose à eux et leur résiste" (p. 180). Secundo, même si ce livre s'inscrit dans la continuité des précédents essais d'André Gorz, il n'en contient pas moins des propositions nouvelles, améliorées, affinées qui méritent d'être méditées et discutées. Elles s'articulent en gros autour de trois axes. Tout d'abord, il faut réduire massivement le temps de travail, non pas pour gérer la pénurie, mais afin d'être l'un des fils conducteurs d'un réel projet de société dans laquelle l'harmonie politique et sociale ne reposerait qu'en partie sur le processus collectif de création de richesses matérielles. L'auteur ne focalise plus autant qu'auparavant son attention sur la réduction de la durée hebdomadaire du travail : il cherche en fait à faire de la précarité actuelle du travail un véritable mode de vie harmonieux ! Afin que la précarité ne soit plus vécue comme une contrainte mais comme un véritable choix, on pourrait octroyer à chacun une allocation universelle "suffisante" : c'est le deuxième axe. Encore une nouveauté chez André Gorz : cette allocation devrait avoir un caractère inconditionnel - ce changement ne serait-il pas dû en partie à une lecture attentive du livre "Refonder la solidarité" (1996) que Philip Van Parijs lui avait dédié ? Enfin, dernier axe, il faut se donner les moyens d'un réel développement des activités hors-travail pour l'ensemble des citoyens, notamment en "changeant la ville" et en favorisant la création de communautés de taille réduites (à l'instar des SEL's par exemple) : l'auteur semble ici s'inspirer de propositions socialistes pré-marxistes, à la manière de Proudhon, voire de Fourier…

On ne peut décidément pas rester indifférent à l'oeuvre originale d'André Gorz. Quand bien même fût-elle perçue comme irritante et… imprégnée d'un incorrigible marxisme (!), elle se lit toujours avec autant de plaisir car André Gorz a le triple mérite de refuser le défaitisme ambiant - une denrée plutôt rare de nos jours, convenons-en -, d'accorder une place primordiale à la production de sens dans le fonctionnement et les évolutions complexes de nos sociétés, mais aussi - chose remarquable pour un marxiste - de ne pas se laisser forcément enfermer dans une vision trop déterministe et énergétique de l'histoire sociale : en évoquant dans ce livre la "richesse du possible", ne se démarque-t'il pas très nettement des positions de Karl Marx sur ce qu'on pourrait appeler par contraste "la force du nécessaire" ?

Jean-Robert ALCARAS

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.