Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Il faut craindre, hélas, que bien des lecteurs sérieux ne dépasseront pas la lecture du titre de cet ouvrage, qu’ils tiendront pour incongru dans Le Cahier des Lectures du Programme MODELISATION de la Complexité. J’appréhendais déjà cette indifférence tranquille il y a quelque mois en présentant le dernier ouvrage d’André Chastel, « LEONARD ou les SCIENCES de la PEINTURE ».

Quelques uns pourtant s’arrêteront un instant, se souvenant des vertus de l’incongruité épistémologique  et s’interrogeant sur les vertu de ce mot italien « que l’on trouve à la racine de toutes les sciences » (p.106), mot que les traducteurs  ne peuvent que franciser, car il ne lui trouve aucun équivalent satisfaisant dans les dictionnaires académiques (comme durent le faire les bons traducteurs du mot Ingegno  - en latin Ingenium – que nous offre la langue italienne).

Voyez-vous un mot français qui puisse « confondre le dessin avec le dessein » (p.82) ? L’homophonie ici, n’est pas jeu de mot, elle révèle non pas un, mais des,  sens entrelacés, qui co habitent en se rendant mutuellement intelligibles, comme le jour et la nuit, la vie et la mort, le ciel et la terre. Les séparer d’abord, comme on sépare le dessin et le dessein, le singulier et l’universel, c’est d’emblée se priver de ce sixième sens qui nous permet d’appréhender l ‘indéfini, « la rencontre de l’ombre et de la lumière, … de l’intérieur et de l’extérieur » (p.193) 

 

Pour restaurer le statut symbolique de  ce sixième sens  que nous révèle le disegno dans nos cultures trop cartésianismes, J. Ciaravino nous invite à une exploration approfondie et passionnante des textes qui jalonnent la formation et la reconnaissance de la notion de Disegno dans l’Italie de la Renaissance, dans ce « contexte complexe d’un renouveau culturel qui considère les arts visuels d’un point de vue scientifique » (p.15). Dés l’origine ce mot désigne « un moyen d’expression situé entre la pratique et la théorie » (p/17). Mais très vite, cet instrument va « excéder ce qui prolonge ou renforce l’action de l’homme. Il est, ‘dans l’acception la plus forte et la plus littérale du terme, incarnation de l’esprit, matérialisation de la pensée’ écrira A. Koyré’ » (p.18)

 

Exploration qui nous fait découvrir de multiples facettes de cette notion qui exprime  sans cesse l’action qui relie l’esprit, l’œil, et le main, sans jamais tenter de les séparer, et  sans pourtant se  laisser inhiber par la caractère toujours inachevé de  ses entreprises  et de ses résultats.

Alberti, Léonard, Vasari, De Hollanda, bien d’autres, vont nous dire leur conquête réfléchie de ce « complexe » intelligible et irréductible à une définition qui l’enferme et le sépare, mouvement oscillant entre ce qui est perçu et ce qui pourra l’être, puis ce qui pourrait l’être. Le disegno  exprime alors les explorations du champ des possibles, attentif à la multiplicité des points de vue que révèlent les jeux incessants de l’ombre et de la lumière ou ceux des  drapés  et des corps qu’ils recouvrent comme pour mieux les montrer.

« Le disegno va alors devenir « le lieu où se dégagent les fonctions fondamentales de la communication et de l’expression … par un processus toujours plus intense de symbolisation : ‘représenter une idée par une figure qui participe à l’universalité et à l’idéalité de son objet’ (R.Klein) » (p.111)

On entre alors dans une fascinante aventure que nous vivons toujours :

« C’est le concept même de réalité qui est ainsi remis en jeu : L’homme se trouve sur la terre ayant à faire avec la nature qu’il interprète, juge, se représente en même temps qu’il la redécouvre. En relation avec ce système explicatif du monde, le disegno se développe sous l’égide de l’analogie pré établie entre le macrocosme et le microcosme, l’universel et le singulier, mais aussi comme une vision toujours en train de se faire, qui trahit l’effort fourni pour comprendre véritablement cette correspondance, au-delà du constat de son existence. Le disegno est de l’ordre de l’activité, de la production potentielle d’images. … Mais rien ne nous empêche de l‘envisager selon le schéma explicatif retenu pour rendre compte du symbole. Forme visible de l’idée, le disegno peut se faire véhicule d’une pensée »

Ce qui frappe le plus dans cette conception renouvelée du disegno, c’est que sa valeur intellectuelle n’est plus exclusivement métaphysique, mais plus intrinsèque, du ressort de sa matérialité même, comme si l’esprit avait besoin, pour être, d’un support à son intelligibilité. » (p.112) 

On ne peut poursuivre ici cette méditation sur les entrelacs que le disegno suscite sans cesse entre pragmatiké et épistémè, méditation que nous pouvons poursuivre si aisément aujourd’hui, rassuré en quelque sorte la légitimité symbolique de sa naissance dans les cultures humaines, celle de la Renaissance du quattrocento–quintocento qui n’appréhendait pas autant que nous aujourd’hui ‘les paradoxes de la connaissance‘, qu’ils soient ceux de l’art ou de la science.

C’est sous la plume de Léonard sans doute que l’on trouve la perception la plus riche de l’intelligible  complexité du Disegno. I.Ciaravino consacre aux méditations de Léonard  sur le disegno  dans ses Carnets un très riche chapitre. Chapitre qu’elle ouvre en, exergue par une formule de Léonard qui me semble, depuis que je l’ai découverte (grâce à M.Kemp, 1987), constituer la devise la plus emblématique de la modélisation des systèmes complexes. Elle nous la donne en italien et je la reprend ici volontiers pour nous restituer la musique des mots ; Mais elle a du la tronquer lui faisant perdre, me semble t il, une part de sa  puissance.


« Il disegno é di tanta eccellenzia che non solo ricerca le opere di natura, ma infinite piu di quelle che fa natura »


Par chance pour nous, Martin Kemp avait lui aussi souligné la portée de cette proclamation de l’excellence du Disegno et l’avait traduite en français, en la complétant par la phrase suivante qu’ajoutait Léonard (et en précisant  la référence bibliographique :


« Le disegno est d’une excellence telle qu’il ne fait pas que montrer les œuvres de la nature, mais qu’il en produit un nombre infiniment plus varié Et à cause de cela nous concluons que ce n’est pas seulement une science …Il surpasse la nature parce que les formes élémentaires de la nature sont limitées, tandis que les œuvres que l’œil exige des mains de l’homme sont illimitées »( CU, f.116r)


(L’article de R Kemp est celui du bel ouvrage accompagnant l’exposition de Montréal, 1987 : « Léonard  de Vinci, Ingénieur et Architecte », p. 131.


M’autorisera t on en guise de conclusion à suggérer un nouvel entrelacs : Chaque fois que nous nous exercerons à quelques modélisation en l’entendant dans son intelligible et irréductible complexité, ne pourrons nous l’entendre aussi comme un exercice de Disegno, cet exercice que l’œil exige des mains de l’homme.

Pour ce faire, nous pourrons utilement alors placer dans nos bibliothèque savantes, manageriales ou informatiques, ce bel  essai de Madame Joselita Ciaravino. S’il honore la discipline académique au sein de laquelle il fut élaboré (il s’agit d’une thèse en Esthétique soutenue à l’EHESS, à Paris),  il ne devrait pas s’y confiner : Ne nous permet-il pas de renouveler notre intelligence de la modélisation, à l’heure où, selon le mot très heureux d’H Atlan, elle devient notre ‘mot-clé’ (‘Modelling is now our Keyword’), en l’irriguant de l’exceptionnelle expérience du Disegno que forma la Renaissance Italienne ? Une si riche expérience de modélisation de systèmes complexes, naturels et artificiels, qu’une culture par trop scientiste puis post scientiste nous fit trop longtemps oublier ?

J.L.Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

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