Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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La géologie, en assumant enfin le paradigme de la tectonique des plaques, est devenue une géophysique qui s'est aisément approprié le langage de la modélisation systémique. Je relis par exemple "L'écume de la Terre" de C. Allègre qui popularisa en langue française "l'avènement et l'essor de la tectonique des plaques" en 1983 (Ed. Fayard) : "La terre est un système, au sens moderne de la logique des systèmes ; sa dynamique est réglée par des causes multiples interconnectées, inter régulées, et finalement sa physiologie est aussi complexe et globale que celle d'un être vivant". Je me rappelle qu'à l'époque je m'étais dit qu'il aurait été plus judicieux d'écrire "La terre peut être représentée par un système" et que la comparaison avec la "physiologie complexe du vivant" était d'autant plus arbitraire qu'aucun argument dans l'ouvrage ne justifiait cette puissante métaphore : le "Système Terre" de la géophysique des années 80 était – et je crois, est encore – un système fermé ("la tectonique des plaques n'est qu'une cinématique", p. 16) : le célèbre livre de J. Lovelock introduisant l'hypothèse Gaia… et la géophysiologie ou la bio-géologie ("Gaia : a New Look at Life on Earth", 1979) était pourtant paru quatre ans avant celui de C. Allègre et la métaphore de "La terre, être vivant" pouvait être discutée. Mais apparemment les géophysiciens, bien que se baptisant géosystémiciens, ne semblaient guère prendre au sérieux le paradigme de la géophysiologie. Edgar Morin, qui "sentait" depuis longtemps la fécondité de cette métaphore dont les sciences des géosystèmes étaient porteuses, attirait pourtant de temps en temps notre attention sur des recherches encore peu diffusées. C'est à lui que je dois la lecture de ce passionnant ouvrage de Peter Westbroek, "Bio-Chimio-Géologue" ou "géophysiologiste" hollandais (qui participait à la rencontre MCX de juin 97 au Futuroscope) : "La vie, force géologique" ; il synthétise, en les documentant soigneusement, cette ré interprétation complexe des interactions de la géosphère avec la biosphère (irréductible à l'écosphère – fermé), privilégiant le rôle de la symbiose dans nos lectures de l'évolution. Attentif aux questionnements épistémologiques difficiles que posent ces lectures, non plus multi, mais transdisciplinaires (si nous vivons dans des "paysages artificiels" – P. Westbroek est hollandais – ne nous faut-il pas admettre que l'être humain est "culturel au moins autant que naturel et que "la biosphère" implique la "noosphère"" (p. 220). Émergence passionnante d'une "scienza nuova", science de la complexité riche de l'exceptionnelle expérience modélisatrice de notre si complexe petite planète qui dérive dans un cosmos infini. Pour "copiloter la terre" ("Terre Patrie" d'E. Morin et A.B. Kern, p. 213), ces nouvelles sciences de la complexité nous sont aujourd'hui si précieuses. Nous apprendrons ainsi à nous passionner pour "le pouvoir du petit" ("The Power of the Small", chapitre 6, p. 136), cette algue étrange, le coccolite, qui couvre les fonds des océans et qui nourrit un minuscule organisme, l'Emiliana (qui intervient en particulier dans le cycle de transformation des sels de calcium), qui sera peut-être à la géophysiologie ce qu'Escherichà Coli a été à la biologie moléculaire… Mais je ne peux ici vous en dire plus… La métaphore qu'annonçait sans la montrer C. Allègre il y a quinze ans est maintenant bien argumentée ; paradigme bien formé, elle aide déjà l'étude des géosystèmes complexes… Et nous avons tous envie de lui en demander un peu plus encore, en l'invitant à contribuer aux développements des nouvelles sciences de la complexité pour "appartenir plus intelligemment à cette terre qui nous appartient" (Terre Patrie, 1993, p. 209).

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.