Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Une démocratie authentique peut-elle exister sans un changement de notre relation au savoir ?" (p. 22). En acceptant d'emblée ce type de question habituellement tenue pour incongrue lorsqu'on s'intéresse aux problèmes les plus concrets de l'action collective (ici la gestion de la ville, et plus précisément, un projet de gestion des déchets par la ville de Montréal en 1992, projet impliquant des engagements lourds pour une vingtaine d'années), L. de Carlo va intéresser -et, je l'espère, passionner- les citoyens autant que les scientifiques. Le titre de son ouvrage est sans doute un peu trop ambitieux, mais dès les premières pages, son lecteur est informé : il s'agit, et il ne s'agit que, d'une étude attentive d'un processus de consultation publique à Montréal, en 1991-92. Un cas particulier, dans un contexte culturel et politique spécifique, visant seulement à rendre compte de l'effectivité locale d'une procédure somme toute "classique" dans le cadre d'une décision d'action collective perçue complexe et irréversible ; et non pas un exercice d'ingénierie socio-économique innovante susceptible de renouveler les modes de gestion démocratique des complexes urbains. Comme par ailleurs, L. de Carlo semble conclure qu'une procédure de consultation publique relativement effective au Québec ne devrait pas l'être en France pour des raisons culturelles classiques (les Québécois ne sont pas victimes des traditions du corps des ingénieurs des Ponts !), le lecteur risquerait même d'être déçu s'il demandait à cet ouvrage une recette clef en main pour assurer une gestion démocratique de sa ville ! Mais l'intéressant ici n'est pas dans le résultat ; il est dans le processus. Au lieu de partir de la démarche administrative et technique que pratiquent si volontiers les tenants français du génie urbain (un problème ? : cahier des charges, consultation d'entreprise, détermination du "mieux-disant"... la solution !), L. de Carlo part de la problématique de la participation des citoyens aux décisions publiques (chapitre 1) et s'attache longuement à développer un cadre conceptuel et méthodologique pour modéliser les processus de consultation publique (chapitre 2) : cadre qu'elle établit en puisant dans le corpus contemporain de la modélisation systémique (qu'elle appelle "renouvelée", sans doute pour la démarquer de la modélisation cybernétique ?) : sa lecture attentive d'E. Morin et d'Y. Barel, plus maladroite d'H.A. Simon, lui permet de camper un cadre bien argumenté et ouvert, qui va s'avérer pertinent pour la modélisation de tout processus de gestion en situation perçue complexe. La "théorie des processus de consultation publique" (chapitre 3) qu'elle en infère me semble insuffisamment matricielle (un modèle "pentagonal" qui deviendra "hexagonal" après l'étude de terrain !), nous privant des ressources proprement ingénieriales qu'aurait pu lui permettre le cadre conceptuel de départ. Mais l'important, tant pour les citoyens que pour les modélisateurs, tient dans les processus d"'apprenance" de l'action collective : les schémas théoriques mis en oeuvre permettent de les mettre en évidence, de repérer quelques conditions de leur développement et d'interpréter certaines situations de "blocages". La scrupuleuse observation "sur le terrain" à laquelle L. de Carlo se livre (chap. 4 et 5) permet de donner à son propos un tour souvent "concret" qui stimule l'intelligence créatrice de son lecteur : ouverture que j'attribue au cadre conceptuel systémique ouvert qu'elle s'est attachée à construire d'emblée : on ne sépare pas aisément dans l'action le faire et le savoir, ce qui doit nous inciter à ne pas nous satisfaire de savoirs réducteurs pour élaborer nos faire !

Peut-être aurait-elle dû soigner davantage sa "conclusion", qui semble un peu légère après les perspectives épistémologiques qu'ouvrait la première partie ? Elle nous annonçait "un regard enjoué et malicieux" (p. 13), mais la prudence académique a dû reprendre le dessus au fil de l'écriture : à défaut de malice, le lecteur trouvera l'enthousiasme civique et scientifique des jeunes chercheurs attentifs à leur culture épistémologique... N'est-ce pas l'essentiel ?

J.-L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.