Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"... Ce que Bateson propose, c'est avant tout un nouveau regard sur le monde, une nouvelle épistémologie. Dans son vaste travail sur les modèles de changement progressif... Bateson cherchait continuellement à élucider la nature de la forme et du modèle dans le monde vivant. En ce sens, il est un des grands précurseurs de ce qui pourrait bien s'avérer être un tournant majeur de la pensée occidentale, un changement paradigmatique qui nous fait passer d'une biosphère sans âme à un monde émergeant dans et par le processus mental...

... Comme Bateson a passé sa vie entière à expliquer comment penser sur le processus mental, son oeuvre présente un intérêt pour les chercheurs qui, dans pratiquement tous les domaines, s'intéressent aux fondements épistémologiques de leur discipline... ".

Ces quelques lignes de "l'éditeur" de ce dernier livre de G. Bateson (1904-1980), R.E. Donaldson, disent l'essentiel du projet de cette "suite" de "l'Ecologie de l'Esprit", la célèbre collection d'essais en anthropologie, psychiatrie, évolution et épistémologie, publiée par G. Bateson en 1972 (traduction française en deux tomes : 1977 et 1980). Bien qu'il s'agisse d'un recueil de textes rédigés en des circonstances très diverses entre 1944 et 1979, textes jusqu'ici inconnus ou inaccessibles, il révèle "la progression qui commence par l'unification de l'observateur et de l'observé -du sujet et de l'objet- en un seul univers" (p. 388) ; progression qui définit cette "épistémologie de la récursivité" (p. 265) que G. Bateson allait tant contribuer à reconstruire avec H. VonFoerster dans les cultures anglo-saxonnes. Ce "grand pont qui relie toutes les branches de l'expérience" (p. 314) ne permet-il pas 1'accès à 1'intelligence du "non-quantifiable" ,du "non-énergétique", du "sans-dimension" ? Si nous ne percevons pas des choses mais des relations ou des interactions ("patterns which connect"), ne pouvons-nous exprimerces "différences" immatérielles que nous percevons ? Pourquoi nous contraindrions-nous à "réduire" nos perceptions de notre relation à l'univers à des quantifications énergétiques fermées ? Serions-nous incapables de modéliser ces "nouvelles de différence" sur lesquelles s'exerce toute pensée, "différence qui engendre une différence", information qui forme l'organisation qui la forme ?

Cette méditation épistémologique à laquelle s'exerçait G. Bateson l'incitait sans doute à une sorte de lucidité critique sur les arguments qui lui semblaient les plus pertinents : par exemple sa discussion sur l'effet pervers de la notion de "control" sur le développement de la cybernétique ( "Il faut en faire le reproche à Wiener lui-même... ", p. 280), qui conduit à "tracer une frontière entre 1'homme et 1'environnement" et à ignorer "I,e systeme circulaire complet" (p. 280), s'avère particulièrement intéressante : ces lignes sont écrites en 1977, au moment même où en Europe, la systémique émerge précisément pour dégager la modélisation des phénomènes complexes des contraintes de la "réduction cybernétique". En lisant les grands textes épistémologiques de la "dernière période" de G. Bateson (les années soixante-dix), on est tenté de s'interroger sur leur postérité, vingt ans aprés ; : les grands épistémologues européens contemporains qu'il semble avoir ignorés (Jean Piaget, Yves Barel et surtout Edgar Morin) n'ont-ils pas repris le témoin et fait progresser cette "théorie de l'action à l'intérieur des grands systèmes complexes, lorsque l'agent actif appartient au système et en est lui-même le produit" (p. 341) que G. Bateson commençait à explorer ? Pour nous qui lisons en français, en 1996, ces textes de G. Bateson rédigés avant 1980 (année de la parution du tome II de "La Méthode" d'E. Morin) et édités en anglais en 1991, n'y a-t-il pas une sorte de décalage culturel ? Les thèses épistémologiques de "La nouvelle science" (p. 224) ne sont-elles pas, pour 1'essentiel, celles que développaient et argumentaient les quatre tomes de "La Méthode" publiés entre 1977 et 1990 ? Question qui nous incitera peut-être à relire et E. Morin et G. Bateson, à la recherche de ces "différences qui engendrent des différences", donnant ainsi du sens à nos "actions au sein des systèmes complexes". Peut-être sera-ce l'attention de G. Bateson au caractère cognitif -non énergétique- de 1"'écologie de l'esprit" que nous serons alors tentés de méditer... : "Nouvelle d'une différence" qui suscite "l'intelligence qui organise le monde en s'organisant elle-même".

J.L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.