Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • The Paradigm Dialog

    Date de l'ouvrage : --
    Ecrit par : GUBA Egar G.

    Sage Publications, Newberry Park, CA, USA,1990. 424 pages.
    Note de : LE MOIGNE Jean-Louis (Février 2003)

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Peut-on parler de "paradigmes de recherches (inquiry) alternatifs", et si oui, peut-on mettre ces paradigmes alternatifs en communication, voire en dialogue ? C'est autour de cette question d'apparence académique qu'a travaillé une conférence rassemblant principalement des chercheurs en sciences de l'éducation réunis à San Francisco en mars 1989, conférence dont rend compte ce livre au titre trop sibyllin. Son lecteur potentiel, surtout s'il est européen, risquait fort de ne pas y être très attentif, malgré son intérêt épistémologique manifeste : peut-on identifier et mettre en débat les principaux paradigmes épistémologiques contemporains, à savoir, selon E. Guba, le positivisme, le post-positivisme, le constructivisme et un quatrième fourre-tout, curieusement appelé "la théorie critique" (peut-être la voiture-balai ramassant les épistémologies dont les trois grandes n'ont pas voulu ou su s'encombrer ?) ? Je dois à A. Findeli, qui enseigne les sciences de la conception à l'université de Montréal, d'avoir tardivement découvert ce volume qui, m'assure-t-il, connaît aujourd'hui une certaine audience dans les cultures nord-américaines : occasion fort bienvenue de nous exercer à cette stratégie de reliance que forgent aujourd'hui les sciences de la complexité. On peut, grâce à ce recueil (dont l'inspiration dominante est celle d'une affirmation du statut épistémologique du constructivisme face à son respectable concurrent déjà assermenté par les académies, le post-positivisme) mieux repérer les caractéristiques de la genèse originale d'un constructivisme nord-américain et identifier ainsi les forces et les faiblesses de ses cousins germains européens : exercice de reliance épistémologique qui active l'intelligence au risque de quelques jugements trop abrupts que d'ultérieurs "dialogues" permettront peut-être de nuancer. Ce recueil a été rédigé il y a 7 ans, et on peut présumer que pendant ces années ses auteurs (au demeurant nombreux et divers) ont eux aussi vu évoluer leurs propres références. Mais les deux principaux animateurs, E. Guba et Y. Lincoln ont fait l'effort de présenter de façon organisée leur conception d'une épistémologie constructiviste, manifestement mûrie au long des année 80, et 1'on bénéficie ainsi d'un exposé suffisamment construit pour qu'on puisse le tenir pour publiquement "présentable" sinon pour achevé. Présentation qui autorisera sans doute bien des "mauvais procès du constructivisme" : les arguments et les hypothèses ("Le système des croyances de base"-"basic belief system") sont inégalement développés et semblent trop inattentifs aux contextes épistémologiques et pragmatiques dans lesquels ils seront interprétés par les interlocuteurs. Que les textes fondateurs des épistémologies constructivistes contemporaines publiés par Jean Piaget il y a trente ans (dans son "Encyclopédie Pléiade", 1967) soient ostensiblement ignorés, le fait conduit même à s'interroger sur la crédibilité de la présentation d'E. Guba : il pouvait certes les discuter, mais pouvait-il les ignorer alors que les textes de référence du constructivisme sont si peu nombreux encore (si on les compare à ceux du positivisme et du post-positivisme). On me dira que J. Piaget fut initialement publié en langue française et que sa pensée a diffusé relativement lentement dans les cultures anglo-saxonnes. Mais un de ses plus dynamiques exégètes, E. Von Glasersfeld, qui enseigne depuis trente ans les sciences de l'éducation aux Etats Unis (comme E. Guba, qui ne peut pas ne pas connaître ses nombreux articles et ouvrages) publie lui en anglais. J'ajoute que la contribution personnelle d'E. Von Glasersfeld au constructivisme est par elle-même suffisamment originale ("radicale" même !) pour qu'un "cher confrère" ne puisse pas au moins la mentionner. Tant d'autres auteurs sont mentionnés que de telles omissions semblent presque inadmissibles. Ajoutons que les contributions décisives de G. Bateson, de P. Watzlawick ou de H.A. Simon sont également oubliés, si les pragmatiques nord-américains (de C. Peirce à J. Dewey, avec quelques mentions à R. Rorty) sont évoqués (souvent trop superficiellement à mon gré, mais le genre littéraire (32 articles en 378 pages) était contraignant. Il va sans dire que P. Valéry, G. Bachelard ou E. Morin sont également complètement inconnus... Ces critiques peuvent sembler quelque peu académiques : après tout, on oublie toujours de citer au moins quelques confrères qui ont eu l'aplomb de vous méconnaître !... Mais derrière ces noms propres il y a quelques arguments conceptuels forts : la réduction de la gnoséologie (ignorée) à l'ontologie fait perdre au constructivisme son hypothèse phénoménologique fondatrice : nos connaissances sont perceptions-conception d'expérience d'un sujet formant projet ; le refus du dualisme cartésien implique un monisme qui ne peut pas ne pas assumer son propre caractère téléologique (ignoré). L'appréhension de la complexité (ignorée) implique une explicitation des principes de la modélisation systémique et une réflexion exigeante sur les axiomes de référence de toute rationalité (à peine abordée). Autant d'à peu près qui affaiblissent le dossier des épistémologies constructivistes et qui inciteront les conservateurs scientistes à lui faire de "mauvais procès" qui ne sont pas mérités. Le paradoxe tient à ce que le "bon procès" du positivisme et du post-positivisme, m'a semblé bien argumenté bien qu'un peu trop elliptique dans sa forme. Mais H.A. Simon le rappelle souvent, il ne suffit pas de démontrer qu'une théorie régnante est inadéquate pour qu'elle disparaisse d'elle-même. Il faut être en mesure de lui proposer une théorie alternative effectivement adéquate. C'était, explicitement, le projet d`E. Guba et de ses collègues. Je ne suis pas sûr qu'ils aient réussi à convaincre. mais ils ont essayé, en cherchant le dialogue. Puisse ce dialogue se poursuivre pour notre plus grande intelligence de notre relation au monde.

"The paradigm dialog" d'E. Guba s'est développé au sein des sciences de l'éducation aux USA (peut-être même s'y est-il, involontairement, enfermé). Six ans après, en France, G. Lerbet publiait "Les nouvelles sciences de l'éducation, au coeur de la complexité" : je crois que la communauté des sciences de l'éducation, en méditant sur ses fondements épistémologiques et en s'ouvrant aux cultures latino-méditerranéennes, nous montre qu'en peu d'années, une progression conceptuelle effective peut se développer autorisant une instrumentation pragmatique. Puissent ces dialogues paradigmatiques se poursuivre en ne s'enfermant pas dans telle ou telle discipline. Pour ce faire, la relecture du chapitre d'E. Morin sur "La Paradigmatologie" (dans le tome IV de "La Méthode") ne nous sera pas inutile.

J.L. LE MOIGNE

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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