Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Une bonne nouvelle... la guerre entre sciences économiques et sciences de gestion est quasiment terminée", s'exclame Olivier Favereau, préfacier enthousiaste du livre manifeste de P.Y. Gomez consacré à "La théorie et la pratique conventionnaliste de l'entreprise". Enthousiasme que ses lecteurs partageront vite, même si les querelles académiques entre économistes et gestionnaires les laissent indifférents. (De telles querelles se poursuivront par application récursive de la théorie des conventions : n'appartiennent-elles pas aux "conventions" sur lesquelles se construisent les organisations académiques ?). Car ce manifeste "confirme un tournant, inaugure une pratique et réalise une percée" (p. 5), O. Favereau le souligne fort pertinemment ; peut-être ne verrons-nous pas tous exactement le même tournant, la même pratique, la même percée ? Peut-être serons-nous tentés par une discussion plus épistémologique que strictement économique de la contribution de P.Y. Gomez ? Mais l'important est dans cette novation à la fois paradigmatique et méthodologique proposée à la recherche en sciences de la société, et par là même, me semble-t-il, en toutes les sciences. Ne chargeons pourtant pas trop la barque demandera sûrement l'auteur : son propos concerne "le gouvernement de l'entreprise", ou "l'économie politique de l'entreprise moderne" et il ne prétend pas épuiser une question déjà si débattue depuis un siècle !

Mais son apport à une "socio-économie des conventions", programme de recherches jusqu'ici "hétérodoxe" (qu'O. Favereau a proposé d'appeler "la théorie non-standard") constitue manifestement une "percée" qui confirme ce "tournant" d'une "pratique de recherche". L'originalité de cette contribution tient à la situation en "interface", entre l'enseignement et la recherche en sciences économiques et en sciences de gestion, dans laquelle s'est reconnu P.Y. Gomez : situation jusqu'ici fort inconfortable à laquelle les institutions d'enseignement et de recherche semblaient se résigner. Le discours de l'économiste sur "la firme" ignorait la complexité socio-économique de l'entreprise, tant il s'attachait à tout exprimer en terme le "marché" ; et le discours du gestionnaire sur l'entreprise relevant plus d'un cours d'école de guerre que de science politique. En réexaminant, en bon économiste consciencieux, le discours de la science économique sur la firme ("la théorie libériale de l'entreprise"), P.Y. Gomez va montrer qu'il peut être mis sous forme "présentable" pour le gestionnaire, en identifiant les trois axiomes sur lesquels il repose ("L'individu est autonome, rationnel et informé") et en interprétant sur cette base les trois paradigmes connexes forgés par les économistes et les juristes pour rendre compte du "paradoxe de l'organisation" : "Pourquoi existe-t-il des entreprises ?" (p. 19) : la théorie des droits de propriété, la théorie des coûts de transaction, la théorie de l'agence : en trois chapitres fort bien argumentés et documentés, il propose ainsi le "modèle contractualiste de l'entreprise"..."reconstruisant ainsi l'unité de la théorie standard étendue... dont on n'avait jamais identifié le patrimoine génétique commun" (O. Favereau, p. 6). Modèle contractualiste dont P.Y. Gomez "espère qu'un certain nombre de lecteurs seront convaincus par lui. Ceux-là témoigneront de (sa) relative "honnêteté" ou tout au moins de (sa) capacité à exposer la cohérence d'un modèle indépendamment de (ses) propres convictions à son encontre " (p. 142).

En entrant de plain-pied dans le langage des économistes, P.Y. Gomez les contraint à entrer dans le jeu et à prêter attention à la deuxième partie de sa réflexion, celle qui, concernant les gestionnaires, ne peut plus être ignorée des économistes : "Le modèle conventionnaliste de l'entreprise, la firme comme convention d'effort". Philippe Lorino avait sans doute ouvert la voie en 1989 en publiant "L'économiste et le manageur" (Ed.La Découverte). Mais à l'époque "l'économie des conventions" émergeait à peine (le célèbre numéro spécial de "La revue économique" qui lui est consacré paraît mars 1989) et 1'hypothèse de "l'entreprise comme convention d'effort" n'était pas encore dégagée. Je crois d'ailleurs que c'est une des contributions importantes de P.Y. Gomez que de proposer cette interprétation originale de "la convention qui fonde l'entreprise : orienter, gouverner, mesurer l'effort" (p. 215), référentiel commun des acteurs socialisés dont les activités "font" l'organisation.

Le paradigme conventionnaliste (dont il explicite l'axiomatique en la référant à l'axiomatique du paradigme contractualiste, ce qui permet à l'économiste de progresser à partir de ses repères familiers... et ce qui incite le gestionnaire à un exercice d'explicitation de ses propres projets) va lui "procurer des outils nouveaux pour représenter l'entreprise" : ce renouvellement des représentations de l'organisation, jusqu'ici si pauvre et si "réduit" dans les sciences de gestion (lesquelles se flattent pourtant de les établir de façon moins simpliste que ne le font les sciences économiques, fussent-elles "contractualistes") va s'avérer aussi fort bienvenu pour rendre compte non seulement de l'articulation de l'entreprise et de ses "marchés" (que P.Y. Gomez avait déjà considérée dans son premier livre : "Qualité et théorie des conventions") mais aussi de l'articulation de l'entreprise et de ses acteurs (les "individus" salariés, propriétaires ; associés et partenaires). Articulation dont l'économie contractualiste ne parvenait à rendre compte que de façon trop lacunaire (le contrat de travail) et par laquelle se manifeste pourtant le complexe gouvernement de l'entreprise que révèle la plus innocente observation empirique. La faisabilité de cet exercice de modélisation conventionnaliste de "l'organisation convention d'effort" va être illustrée par les deux derniers chapitres consacrés à l'interprétation du gouvernement, l'activité effective de l'entreprise et à celle de la mesure informante de ce gouvernement. Chapitres qui révèlent à la fois l'intérêt et la difficulté de l'exercice : P.Y. Gomez réussit une "percée" souligne très justement 0. Favereau, mais il ne peut encore simultanément consolider durablement les positions ainsi atteintes ; il faudra pour cela que les sapeurs du génie (... des sciences du génie organisationnel !) s'associent aux premiers voltigeurs en adhérant à leur projet : cette métaphore militaire est sans doute incongrue pour élaborer la stratégie de recherche à laquelle nous sommes invités, mais l'image de "la percée" la suggérait trop directement !

Ces consolidations me semblent d'abord sémantiques et épistémologique. Pour avancer, P.Y. Gomez a bien sûr besoin de concepts qu'il espère solides et dont il prétend qu'ils ne sont pas "ad hoc" (p. 243) : gouvernement, cohérence, efficience, efficacité, effort...

Mais il ne veille pas assez à les définir avec le même soin que celui qu'il a consacré aux axiomes du conventionnalisme. Si bien que son lecteur est tenté de mettre son vin nouveau dans de vieilles outres (c'est le cas en particulier du concept fourre-tout de "cohérence"), ou de perdre le sens de ceux qui lui étaient familiers : en traduisant "effectiveness" et "efficiency" par efficacité, on fait perdre à l'interprétation le sens de la complexité de "l'effectivité" à la fois multicritères et endo-exogène. Perplexité qui s'accroît lorsqu'on lit que "l'objectif commun d'efficience... devient effectif" (p. 223) : peut-être a-t-on mal compris ce concept d'efficience "choix d'un objectif déterminé" (p. 218).

La consolidation épistémologique devra se consacrer à quelques unes des difficultés familières à toutes les sciences de la société : à trop craindre "le confort sans risque du relativisme" (O. Favereau, p. 6), on s'enferme dans les carcans des positivismes : l'appel rituel à "l'individualisme méthodologique" fait oublier que cet individu est un acteur social qui manifeste à la fois mémoire et projets, projets qu'il transforme en raisonnant son comportement : choix d'un moyen qui suggère une autre fin laquelle suggère d'autres moyens... En simplifiant ainsi l'acteur, on sombre dans le "confort pervers du réductionnisme déterministe" : les appels non moins rituels à "la cohérence", (masquent une inattention au caractère "téléologique" de l'organisation-construit-social, modélisée comme et par un systeme actif et se transtormant dans un contexte complexe (téléologie entendue dans sa complexité endogène : auto-éco-re-finarisation), et non reduite a la définition passe-partout de "l'objectif commun conventionnellement admis" (p. 214). Il s'agit de passer de la question "pourquoi l'entreprise existe-t-elle ?" (p. 19) à laquelle on répondrait : "parce que...", à la question "pour quoi -en deux mots- l'entreprise existe-t-elle ?" (p. 231), à laquelle on répondra "A fin de...".

Discussion que l'on n'amorce ici que pour ouvrir une réflexion partagée, en regrettant que sa présentation semble prendre le pas sur les illustrations tant pragmatiques que théoriques que révèle "la modélisation conventionnaliste" de l'entreprise (... et plus généralement, P.Y. Gomez ne le suggère pas assez, de toute organisation socio économique : administration, association, club, coopérative, etc.). Puis-je souligner en achevant cette lecture, à l'intention des chercheurs en sciences de la société, le soin avec lequel P.Y. Gomez veille à relier sa réflexion à celle des "écoles" qui leur sont familières : Evolutionnisme, institutionnalisme, régulationnisme, néo-libéralisme, libertarianisme, économie industrielle, etc. ; et, à l'intention de tous ses lecteurs, souligner aussi sa vivace culture qui nous fait relire au détour des pages, quelques lignes étonnantes de Borgès et de Balzac, de Protagoras et de Montesquieu, de Locke et de Dickens,... comme aussi de H. Leibenstein et de H.A. Simon. Oui vraiment, un manifeste qui est à la fois "un tournant, une pratique et une percée", qu'il faut placer dans notre bibliothèque des sciences de la complexité et des sciences de l'ingénierie des organisations complexes.

J.L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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