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Cette petite bibliothèque présente une collection progressivement mise à jour, rédigés par des membres du Réseau MCX. Chacun d'eux étant accompagné, dans la mesure du possible de quelques indications de contenu et d'une ou de plusieurs notes de lecture.

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  • Mes philosophes

    Ecrit par : MORIN Edgar


    Librairie A Fayard Coll. PLURIEL, 2013, ISBN  978-2-8185-0341-6, 186 pages 

    Décembre 2013
    • La ré édition de ce livre d’Edgar Morin en collection de poche (pluriel) nous donne une bonne occasion de découvrir ou de relire cette itinérance vivifiante dans l’archipel des philosophes dans lequel a navigué Edgar Morin élaborant son œuvre en naviguant d’ile en iles et en évoquant pour nous  ses haltes préférées : d’Héraclite à H von Foerster par Montaigne ou Beethoven, il nous invite avec à poursuivre à l’aventure cette navigation , carnet de bord en main. .. Nous reprenons ci-dessous la présentation  de l’édition initiale  (2011, Ed. Germina).   Présentation de l’éditeur  Germina, 2011. 

      Edgar Morin évoque les philosophes qui l’ont marqué. Penseurs de la complexité, de la contradiction, de l’ambivalence, comme Héraclite, Montaigne, Pascal, Hegel. Penseurs universalistes et humanistes incarnant l’esprit « judéo-gentil » (la synthèse conflictuelle et féconde de la singularité juive et de l’universalisme des Lumières), tels Spinoza. Penseurs messianiques, tels le jeune Marx. Penseurs de la technique comme Heidegger. Penseurs ayant su exprimer magnifiquement la dialectique de la souffrance et de la joie, tels… Beethoven (en qui Edgar Morin voit un philosophe). Ces évocations philosophiques sont complétées par des réflexions sur la nature même de la philosophie, sur sa pl ace dans l’enseignement, sur son rôle dans la « réforme de pensée » prônée par Edgar Morin.



      [1] Extrait de l’Introduction

      « … Sans mes philosophes, je ne serais et ne saurais avoir qu’étonnements, horreurs, émerveillements ; avec eux, j’ai cultivé et formulé mes étonnements, horreurs, émerveillements. Ils ont nourri ma vie en nourrissant ma pensée, et ma pensée formée à partir d’eux a nourri ma vie inséparablement. D’où la nécessité aujourd’hui, je l’ai dit, de reconnaître mes dettes et d’exprimer mes reconnaissances.

      Ma relation à la philosophie a été ouverte, et ne s’est jamais enfermée dans la discipline philosophie. Des connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques (de mon professeur d’histoire Georges Lefebvre à von Foerster) m’ont apporté quelques unes de mes idées philosophiques ; en retour, des philosophes (comme Héraclite, Pascal, Rousseau, Hegel) m’ont incité à me nourrir toujours plus de connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques. Je ne peux oublier non plus ma dette à des compagnons de vie …. ; à des compagnons d’aventure intellectuelle,  … ; aux amis du « groupe des Dix » (qui s’est réuni entre 69 et 76), … ; Puis sont venus les amis frères de l’aventure de la complexité, …  et de nouveaux compagnons de tous les continents. 

      En philosophie, comme d’ailleurs dans tous les domaines, j’ai été comme une abeille qui produit du miel toutes fleurs. Ainsi, j’ai pris du pollen chez Kant, sans me plonger dans le kantisme, beaucoup plus chez Hegel, sans devenir hégélien. Cela signifie que ma culture philosophique est lacunaire, sans être partielle, dans le sens où je n’ai jamais isolé mes connaissances philosophiques, j’ai toujours cherché à les intégrer à une démarche intellectuelle et existentielle, globale, reliante, contradictoire. J’ai cherché, trouvé, chez mes philosophes, des stimulations toujours, des illuminations quelquefois.

      Mes philosophes m’ont aidé à me sentir relié à tous les domaines de la vie et de la connaissance, à rejeter ce qui rejette, à entretenir un sentiment infini de solidarité : ce que le Tao appelle l’esprit de la vallée qui « reçoit toutes les eaux en elle ». Mon cheminement spirituel est une aventure de quatre-vingt années, où j’ai fait de ma recherche subjective originaire de vérité, une recherche tous terrains, et de cette recherche tous terrains, une recherche de moi-même. Comme Héraclite, je peux dire : « Je me suis cherché moi-même. »

      En cela j’ai échappé à l’imprinting culturel dominant, en particulier à l’injonction qui somme chacun de se spécialiser, de se consacrer au savoir émietté, parcellaire d’expert.

               Je suis resté autodidacte, alors même que j’apprenais tant de mes philosophes. J’ai été mu de moi-même par moi-même dans la recherche de mes vérités, et cet autodidactisme m’a conduit à trouver mes maîtres à penser. Je n’ai eu aucun maître à penser unique, mais une constellation d’étoiles maitresses d’Héraclite et Lao Tseu jusqu’à Breton, Bataille et von Foerster…

      Chacun dans son enfance, s’est posé des problèmes primordiaux et indiscutablement philosophiques. Ces questions sont, chez la plupart des adultes, jugées naïves et inutiles. Pour ma part, les sources de ma curiosité enfantine sont restées vives, et sans cesse, je suis revenu, à mes questions adolescentes, qui sont les questions éthiques et philosophiques fondamentales, de la vie, de la mort, du « qui somme-nous ? », « d’où venons-nous ? », « où allons-nous ? », celles des origines, du devenir, du réel, du sens et du non-sens.

      C’est pourquoi cet ouvrage pourrait être suivi d’un autre : « Vers l’indicible ».

       

      [2] Extrait du chapitre Proust (p 99)

      Je pense que chaque grand penseur se caractérise par une découverte de complexité. Proust est un magnifique découvreur de complexité. Je voudrais citer ce passage de son ‘Contre Saint-Beuve’ où je trouve, en plus d’idées sublimes, le sens même du livre que je suis en train d’écrire :

      « …  Les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guide, puisque nous possédons en nous comme l’aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation. Mais, tandis que guidés par cet instinct intérieur, nous volons de l’avant et suivons notre voie, par moment, quand nous jetons les yeux à droite et à gauche sur l’œuvre nouvelle de Francis Jammes ou de Maeterlinck, sur une page que nous ne connaissons pas de Joubert ou d’Emerson, les réminiscences anticipées que nous y trouvons de la même idée, de la même sensation [...] que nous exprimons en ce moment, nous font plaisir comme d’aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés [...] : nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout prêt de nous à tire d’ailes de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus….  »

       



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